Le souffle léger du vent sur leau
Depuis quelques semaines, ma famille thaie d’adoption s’écriait sans cesse : « Bientôt Kanchanaburi ! Tu viens à Kanchanaburi, n’est ce pas ? » Ce à quoi je répondais, invariablement : « Mais bien sûr. Bien sûr que je viens, vous croyez quoi ? ». Après tout, un WE de 3 jours avec mes amis Thais pour 20 € tout compris, cela ne se refusait pas.
Et depuis quelques semaines, j’essayais d’imaginer la rivière Kwai. Je pensais d’abord à une petite rivière rapide, mais l’on me dit que la rivière était très large. Plus large que la Chao Praya ? Oui. Et l’eau, comment est elle ? Très propre, presque transparente. Ah. Et on sera seul ? Oui. Et on pourra nager ? Oui. Et pêcher aussi, car on vivra de notre pêche. Ah bon ? Et que se passera t il si vous ne pêchez rien ? Alors on mangera la viande que l’on aura apporter, et plein de bonnes choses encore.
Et pourtant, malgré moi, j’imaginais la si tristement célèbre Rivière Kwai (les plus cultivés auront sans doute reconnu cette rivière traversée par le Pont, le Pont de la rivière Kwai, justement…) comme un torrent marron, une Chao Praya romantique, serpentant des vallées d’herbes vertes et odorantes. Mais à la vérité, j’étais loin d’imaginer la beauté de ce qui m’attendait. D’ailleurs, c’est probablement cette incapacité de l’imagination à créer du beau ex-nihilo qui rend si formidable cette rencontre avec le beau. Je me souviens d’un philosophe, était-ce Kant ? qui racontait que la rencontre avec le beau tenait du sublime. C’est bien possible en fin de compte, que ce soit notre incapacité à anticiper la beauté qui nous rend si sensible et si ému en sa présence. Comme si un milliard de souvenirs, de fragments de sensation s’éveillaient au contact de ces paysages merveilleux, de ces couchers de soleil, de ses montagnes boisées et de cette eau bleu-acier. Et finalement, je ne sais toujours pas comment la contemplation pure et simple de la beauté peut engendrer autant de sentiments complexes et paradoxaux, du fond de nous. Vers Minuit enfin, on ferme le magasin, et on tente de s’entasser dans les voitures. Je remarque au passage que tout ça a bien du prendre 30 minutes, car les thais se sont posés des questions sans fin pour savoir où j’allais m’asseoir, dans quelle voiture, à côté de qui. Bon, on règle finalement la question, je suis dans la plus grosse voiture avec la clim et la musique. Et on part. Cependant, s’il y a une chose amusante avec les Thais, c’est leur capacité à faire durer le voyage par de multiples pauses pipi / discut / cigarettes / verres de whisky (pour ceux à l’intérieur des voitures qui en étaient privés, par opposition à ceux à l’arrière du pick-up déjà complètement bourrés). Nous arrivâmes donc 5 heures plus tard, sur un trajet qui aurait pu se faire en 2 ou 3 heures. Et là, malheur !!! L’établissement est plein. Il est 5h du matin, je n’ai quasiment pas dormi (à cause de toutes ces pauses…), et on a nulle part où dormir ! Mais bon, je ne vais pas me plaindre non plus, alors je reste très gentille et très patiente. Ceci dit, les voitures se remettent en route, et quelques heures plus tard, nous arrivons dans un lieu plein de détritus. Etrange ! Mais un peu plus loin, se trouvent en réalité des boat houses à louer, nous sautons donc sur l’occasion. Je n’ai jamais réussi à savoir si tout cela était prévu ou bien tenait du plus complet hasard, mais qu’importe. La boat house était un curieux mélange de châlet de montagne et de radeau en bambou, avec des chaises et un table comme seul mobilier, un accès sur le toit, une cuisine, des toilettes. Il n’y avait pas de mur, bien évidemment, seulement un toit, et tout cela donnait l’impression d’une petite maison de poupée qui aurait été transformée en bateau de Tom Sawyer. Et tout à coup, la maison se met à bouger. Je me lève comme une pile, regarde autour de moi et j’aperçois un bateau qui nous tire ! Je m’enquière de la situation : que se passe t il ? Oh, nous allons plus loin sur la rivière, là où l’eau sera belle, et où nous serons seuls. Je vois alors défiler devant moi des collines boisées, vertes et oranges, et une eau bleu-acier, comme l’eau de la mer qui aurait perdu ses vagues. La rivière est immense, c’est un lac. Un lac paisible et entouré de montagnes naines, avec de petits ilots de terre, et un ciel bleu vif au dessus d’une eau parfois presque noire. Seul le souffle léger du vent sur l’eau dissipe un peu le silence. Nous nous posons enfin sur la rivière Kwai Yai. Les hommes se mettent à pêcher, les femmes à jouer aux cartes (pour de l’argent !), je monte au dessus de notre maison-bateau pour contempler la vue, et cette beauté qui me semble surréaliste, insensée. Nous allons nous baigner, dans des bouées noires. L’eau est fraîche, claire, limpide. J’ai l’impression d’être seule au monde, au milieu de ce lac immense, entouré de montagnes-collines qui n’en finissent pas. Tit m’emmène en bateau, dans une petite barque bleu en plastique, alors que le soleil se couche derrière les arbres de la montagne. Le soir, nous écoutons Mister Wee qui chante les chansons thais traditionnelles, au rythme de la guitare et des percussions improvisées. Une petite lumière nous éclaire, mais la voix de Mister Wee résonne sur l’eau pâle, et le silence de la nuit qui nous entoure. Le deuxième soir, nous avons fait un feu de camp sur l’île adjacente. Un feu énorme, sur lequel nous avons fait cuire le seul poisson qui ait été pêché, et un gros poulet aussi, pour ne pas décevoir nos hommes de Cro-Magnon. Je dois dire que les Thais sont des poivrots insensés. Comme nous dormions sur des nattes traditionnelles (autant dire, par terre quoi !), dans une maison sans mur et sur l’eau, force était d’admettre qu’un réveil à 7h du matin, avec le soleil, était inévitable. Et bien, les Thais, loin de se laisser décontenancer, me proposaient d’emblée un verre de whisky. Non, merci, un café m’ira très bien…Et ceci toute la journée ! Même la grand-mère-warrior qui s‘enfilait entre 5h et 7 h du matin ses quatre bouteilles de bière… Le dernier jour, nous partîmes au parc Erawan, pour voir les cascades. Ah, se baigner dans l’eau froide et turquoise des cascades. Se faire mordiller les pieds par les poissons, déguster, encore toute trempée, le picnic goûter que les thais ont apporté. Puis repartir vers Bangkok, car c’était la fin. On me laissa une place à l’intérieur, avec la clim, mais je déclinais l’invitation. Je me mis à l’arrière du pic up, les cheveux au vent. Derrière nous, les montagnes naines devenaient de plus en plus petites, enrobées de la lumière diffuse, orangée et bleu du soleil qui se couche. Assise à côté de Mister Wee et de mes amis, je sais que je n’oublierais pas ce WE. Oh non, jamais.
Mais laissez moi vous raconter. Je dois dire qu’il y a beaucoup de choses à vous dire …Tout d’abord, le départ. Alors que j’arrivai vers 22h au minimarket de mes amis, ils étaient tranquillement occupés à remplir la première voiture de bouteilles de whisky thai et de canettes de soda (qui est en fait de l’eau pétillante, utilisée comme accompagnement privilégié du whisky). Ah oui, parce qu’en fait, il y avait 3 voitures, 3 pick up en fait, censés transporter 20 personnes…
PS : Papa, j’ai pensé à toi. Je suis sure que tu aurais grave kiffé…